Évelyne Châtelain

traductrice anglais-français

My Lady Nicotine, J.M. Barrie

Pipe

Avant-propos

Souvent, des lecteurs, de parfaits inconnus, me demandent si j’ai réellement cessé de fumer, et, si, dans un cas comme dans l’autre, j’aurais la bonté de leur révéler comment se procurer ce fabuleux Mélange Arcadie. Je ne réponds que rarement à l’une de ces deux questions. Je vais néanmoins dévoiler un sombre secret que je garde au fond de mon cœur depuis des années. Lorsque je rédigeai les premières lignes de ce livre, je n’étais pas fumeur. Loin d’avoir renoncé à contrecœur à cette pratique, comme je l’explique en termes dépourvus d’honnêteté, je fumais craintivement ma première pipe, non par goût, mais parce que tous mes amis fumaient et qu’il me semblait discourtois de ne pas fumer en leur compagnie. Je n’en tirais aucun plaisir, ma seule ambition étant de pouvoir fumer de temps à autre avec eux, sans efforts apparents. Comment en suis-je venu à écrire un livre sur le sujet, je ne m’en souviens guère, mais le désir de connaître les deux côtés est sans aucun conteste ce qui explique pourquoi j’y endossais l’habit d’un esclave du tabac. Étrangement, ce personnage d’emprunt finit par m’influencer, je considérai ses vues avec attention et commençai à voir qu’il y avait du vrai. Le temps qu’il ait clairement démontré la folie d’une telle pratique, je m’y étais converti.

Chapitre 1

Des mérites comparés du mariage et du tabac

Voici les circonstances qui m’ont conduit à cesser de fumer.

J’étais un simple célibataire, glissant vers ce que je considère aujourd’hui comme la tragédie de l’âge mûr. Je m’étais à ce point habitué à la fumée qui sortait de ma bouche que je me sentais incomplet sans elle ; en fait, vint même un temps où je pouvais me retenir de fumer lorsque je ne faisais rien d’autre, mais cela m’était difficile pendant les heures de labeur. Mettre de côté ma pipe, c’était bientôt me condamner à tourner autour de la table, en proie à l’agitation. Aucun mendiant aveugle ne fut jamais plus abjectement guidé par son chien, aucun n’aurait plus répugné à couper la laisse.

Je me sens beaucoup mieux sans tabac, et j’éprouve déjà certaines difficultés à sympathiser avec celui que je fus. Le rappeler même, pour ainsi dire, et l’observer sans préjugés est une tâche délicate, car nous oublions nos anciennes personnalités que nous avons reniées comme nous oublions une rue qui vient d’être rebâtie. L’esclave libéré tremble-t-il toujours au sifflement du fouet ? Je ne le crois pas, car je ne me souviens que faiblement, et sans grande souffrance, des horreurs de mes jours de tabagisme.

Certaines nuits, je me réveillais avec une douleur à la poitrine qui me contraignait à retenir mon souffle. Je n’osais pas bouger. Au bout de dix minutes de terreur, peut-être, je modifiais ma position, pouce par pouce. Plus rarement, je ressentais ce coup de poignard le jour et craignais de mourir tandis que mes amis me parlaient. Je n’ai jamais évoqué ces expériences devant un aucun être humain ; en effet, bien qu’un homme de médecine comptât au nombre de mes compagnons, je le trompai habilement lors des rares occasions où il m’interrogea sur ma consommation hebdomadaire de tabac. Souvent, dans le noir, non seulement je faisais vœu de renoncer au tabac mais me demandais pourquoi j’y tenais tant. Le lendemain matin, juste après le petit-déjeuner, je m’emparais de ma pipe sans le moindre scrupule. À la fin, tout en résolvant de me départir de cette habitude, je savais que j’aurais mieux fait d’essayer de dormir. J’avais mille manières subtiles de tricher avec moi-même, car il me devenait fort désagréable de savoir combien d’onces de tabac je fumais chaque semaine. Souvent, je fumais des cigarettes pour réduire le nombre de mes cigares.

D’un autre côté, hormis ces vives douleurs, je me portais à merveille. Je mangeais d’aussi bon appétit qu’aujourd’hui, travaillais avec autant d’allégresse et certainement plus d’ardeur. Dans une moindre mesure, je crois, j’avais éprouvé les mêmes souffrances dans mon enfance, avant de fumer, et elles ne me sont pas encore tout à fait étrangères aujourd’hui. Elles étaient plus fréquentes lorsque je fumais, mais je n’ai aucune autre raison d’en rendre le tabac responsable. Il est possible qu’un médecin d’ailleurs, fumeur lui aussi, les eût raillées. Néanmoins, j’allumais ma pipe, et ensuite, si je puis m’exprimer ainsi, je les épiais. Au premier signe annonciateur, je reposais ma pipe et cessais de fumer… jusqu’à ce qu’elles se dissipassent.

Je ne voulais point admettre, que, une fois sûr qu’il me nuisait, j’eus été incapable, sans aide, de renoncer au tabac. Nonobstant, je répugnais à m’en assurer. J’aimerais pouvoir prétendre que j’ai cessé de fumer parce j’y voyais une forme d’esclavage avilissant, condamnable pour raisons morales tout autant que physiques ; néanmoins, bien que je voie aujourd’hui clairement toute la folie du tabac, j’y restai aveugle quelques mois encore après avoir fumé ma dernière pipe. J’avais renoncé à mon plus merveilleux délice – c’est ainsi que je le concevais – pour une seule et unique raison : la jeune femme qui était prête à se jeter dans mes bras exigeait que je choisisse entre elle et lui. Cela différa notre mariage de six mois.

J’en suis aujourd’hui parvenu, comme ceux qui liront ce livre s’en apercevront, à regarder le tabac avec les yeux de mon épouse. Mes vieux amis célibataires me reprochent de ne pas les laisser fumer à la maison, mais je me tiens toujours prêt à expliquer ma position et n’éprouve aucune once de pitié envers eux. Si je ne peux pas fumer ici, eux non plus ! Lorsque je leur rends visite à la vieille auberge, ils prennent une piètre revanche en me soufflant leurs ronds de fumée à la figure, ou peu s’en faut. Une telle ambition est la plus ignominieuse que l’homme connaisse. Autrefois, j’étais membre d’un club de fumeurs, où nous nous exercions à faire des ronds de fumée. Le meilleur recevait pour prix une boîte de cigares à la fin de l’année. C’était le bon temps. J’y pense souvent avec nostalgie. Nous nous retrouvions dans un confortable salon, près du Strand. Comme il reste vif dans mon souvenir : il y traînait un peu partout de vieux indicateurs de chemin de fer avec lesquels nous pouvions allumer nos pipes. Certains avaient des pipes en terre, mais pour l’Arcadie[1], j’estimais que rien ne valait la bruyère. La mienne était la plus douce que j’eusse jamais connue. Il me paraît étrange aujourd’hui, d’évoquer un temps où une pipe semblait être ma meilleure amie.

Je baigne aujourd’hui dans un tel bonheur que je ne peux y repenser sans me demander pourquoi j’ai tant hésité à m’y aventurer. Nous avons choisi notre maison alors que je prétendais toujours qu’il serait dangereux de cesser de fumer brusquement. À cette époque, mon idéal de vie maritale n’était pas ce qu’il est maintenant, et je me rappelle que Jimmy m’incitait à prendre cette maison car la grande pièce du haut, avec ses trois fenêtres, était l’incarnation du paradis des fumeurs. Il nous décrivait, lui et moi, là haut, en été, soufflant des ronds de fumée, en bras de chemise, les pieds à la fenêtre ; il prétendait également que le réduit du fond, face à au mur, ferait un parfait salon pour mon épouse. Sur le moment, son enthousiasme m’exalta, mais je comprends à présent à quel point son raisonnement était égoïste ; je revois encore le visage de Jimmy lors de sa première visite lorsqu’il découvrit que nous n’y avions pas installé le salon. Jimmy est un beau spécimen d’homme, non sans quelques éléments détériorés par sa dévotion à la pipe. Aujourd’hui encore, il est persuadé que les vases de manteaux de cheminés ne sont là que pour qu’on y range les allume-pipes. Nous sommes presque certains, que, lorsqu’il séjourne chez nous, il fume dans sa chambre, odieuse habitude que je ne saurais tolérer.

Deux cigares par jour, à neuf pence pièce, cela représente 27 livres, 7 shillings, six pence par an, et quatre onces de tabac par semaine à neuf shillings la livre, reviennent à 5 livres 17 shillings annuels. Ce qui donne en tout 33 livres, 4 shillings, 6 pence. Lorsque nous calculons ainsi le coût du tabac, nous sommes tout naturellement effarés, et notre extravagance nous choque d’autant plus que tout cet argent aurait pu être dépensé de manière beaucoup plus satisfaisante. Avec 33 £ 4s 6p, on peut acheter un tapis oriental neuf pour le salon, ainsi qu’un chapeau de soleil et une jolie robe. Ce sont là des choses qui offrent un plaisir durable, alors qu’un cigare perd tout intérêt, une fois le mégot jeté. À en juger par moi-même, je dirais que c’est cette carence de pensée plutôt que l’égoïsme qui transforme en gros fumeurs tant de célibataires. Une fois marié, l’homme s’ouvre à bien des choses auxquelles il restait insensible auparavant, comme les délices d’ajouter un nouveau meuble au salon tous les mois et d’avoir une chambre rose et or, dont la porte est toujours fermée. Si les hommes songeaient seulement que chaque cigare pourrait acheter un morceau d’un nouveau tabouret de piano en velours ocre, et qu’avec chaque livre de tabac, s’envole un vase où fleuriraient de défunts géraniums, ils ne manqueraient pas d’hésiter. Pourtant, ils n’y pensent pas avant le mariage, et y sont contraints ensuite. Quant à moi, je ne vois pas pourquoi les célibataires pourraient fumer tout leur saoul alors que nous en sommes empêchés.

La simple odeur du tabac est abominable, car elle imprègne à jamais les rideaux, et on trouve peu de plaisir à l’existence lorsque les rideaux empestent. Quant au cigare après dîner, il ne fait que vous assoupir et vous engourdir, si bien que vous êtes peu porté à la compagnie des dames. Après le dîner, il est bien plus agréable de se rendre aussitôt au salon et de finir la soirée en écoutant un peu de musique. Quel repos pour l’esprit que d’entendre la nièce de votre épouse chanter « Oh, that we two were maying…[2] » ! Même si, comme moi, vous n’avez point l’oreille musicale, le salon vous offrira néanmoins de quoi vous rafraîchir l’esprit. Les éventails japonais sur les murs, de pures merveilles, vous raviront même si vos goûts artistiques ne sont pas suffisamment éduqués pour que vous sachiez les apprécier autrement que par ouï-dire ; vous serez rempli de joie à l’idée que l’argent qui permis d’acquérir de tels chefs-d’œuvre aurait été autrefois dilapidé en boîtes de cigares. De même, chaque babiole vous rappellera que vous êtes à présent un homme beaucoup plus sage qu’hier. Il est même gratifiant, en été, de regarder par la fenêtre et de voir passer les chauffeurs de taxi, cigare au bec. Et pourtant, si la loi ne dépendait que de moi, j’interdirais aux hommes de fumer dans la rue. S’ils sont mariés, ils fument les pare-feu et les manteaux de cheminée de la chambre rose et or. S’ils sont célibataires ce serait un scandale qu’ils puissent seuls profiter des bonnes choses.

Rien n’est plus pitoyable que la manière dont certains hommes de ma connaissance se rendent esclaves du tabac. Pis encore, ils en idolâtrent un certain type. Je connais quelqu’un qui juge un mélange à ce point supérieur qu’il parcourrait trois lieues pour s’en procurer. C’est pourtant un mélange qui n’en vaut pas la peine, car j’eus parfois l’occasion de l’essayer ; et s’il y a un Londonien amateur de tabac, c’est bien moi. Un seul mélange à Londres mérite le qualificatif de sublime. Je ne dirai pas où on peut l’obtenir, car, en conséquence, bien des nigauds fumeraient plus que jamais ; mais je n’ai jamais rien goûté de comparable. D’une douceur délicieuse, et pourtant riche de fragrances, il ne brûle jamais la langue. Il rafraîchit les idées et adoucit le caractère. Quand je partais en vacances, où que ce soit, j’emportais toujours autant de cet élixir de santé qu’il m’en fallait pour la durée de mon séjour, mais je finissais toujours par me trouver à court. Je télégraphiais à Londres pour qu’on m’en envoyât d’autre, et me sentais misérable tant qu’il n’était pas arrivé. Comme j’arrachais le couvercle de la boîte ! Enfin un tabac qui méritait qu’on vive pour lui. Mais je me porte mieux sans.

Parfois, je me sens encore un peu déprimé après dîner, sans savoir pourquoi et, si mon épouse m’a quitté, je tourne en rond en proie à l’agitation, comme s’il me manquait quelque chose. En général, cependant, elle m’invite à la suivre au salon, et lit à voix haute les longues lettres ravissantes de sa famille ou me joue du piano. Si la musique est douce et triste, elle m’emporte dans une auberge, au pied d’un escalier que je monte allègrement ; j’ouvre une lourde porte du dernier étage, et allume la lumière. C’est une petite pièce, toute poussiéreuse, dans laquelle je me retrouve, une fois de plus. Une pile de journaux et de magazines s’entassent aussi haut que la table dans le coin opposé à la porte. Le fauteuil canné a gardé l’empreinte du dos de Marriot. Ce qui reste, après avoir servi à allumer le feu, d’une photographie encadrée, gît sur le tapis, devant la cheminée. Gilray entre, sans qu’on l’en ait prié. Il a laissé des consignes pour que ses invités le rejoignent ici. La pièce se remplit. Mes mains se promènent sur le manteau de la cheminée, à la recherche d’un pot marron. Je le coince entre mes genoux, je bourre ma pipe…

Au bout d’un moment, la musique cesse, mon épouse me pose la main sur l’épaule. Je sursaute légèrement peut-être, elle me dit que je me suis endormi. Voici le livre de mes rêves.

My Lady Nicotine, traduction Évelyne Châtelain (ch. 1 à 20)    My Lady Nicotine Éditions Attila

[1] Bien qu’il soit possible de se procurer – difficilement – un mélange nommé Arcadia sans doute nommé d’après ce texte, celui-ci n’a rien à voir avec le fameux tabac dont il est question ici qu’on ne trouve que dans la célèbre boutique dont on nous tait l’adresse. (NdT).

[2] Poème de Charles Kingley (NdT).